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L'antre du cinéphile

Critiques de films, news et rétro-cinéma

ROUGE, ENTRETIEN AVEC LE REALISATEUR FARID BENTOUMI

Publié le 29 Septembre 2020 par Romain Jankowski in dossiers

 

Après GOOD LUCK ALGERIA, un joli premier long-métrage, Farid Bentoumi revient avec ROUGE (dont la sortie est prévue pour le 25 novembre prochain) où il retrouve son acteur fétiche, l'intense Sami Bouajila (INDIGENES). 

Le pitch ? Nour (Zita Harnet) vient d'être embauchée comme infirmière dans l'usine chimique où travaille son père (Sami Bouajila), délégué syndical et pivot de l'entreprise depuis toujours.Alors que l'usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste mène l'enquête sur la gestion des déchets (Céline Salette). Les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l'économie locale, cache bien des secrets...

Retour sur la genèse du film avec son réalisateur, Farid Bentoumi. 

 

 

D’où vient Rouge ? De souvenirs personnels ? D’articles de presse ?

 

Au départ, j’avais imaginé une histoire semblable chez des éboueurs, un milieu qui

n’est jamais traité au cinéma. Mais le milieu professionnel de la gestion des déchets

est aujourd’hui très surveillé et contrôlé, il n’y a plus d’affaires de pollution, donc

plus d’actualité. En me documentant sur ces questions de déchets, je suis tombé sur

l’histoire de l’usine de Gardanne qui rejette ses déchets toxiques dans la Méditerranée,

des boues rouges. Cela fait plusieurs années que le gouvernement et la préfecture leur

demandent d’arrêter de polluer la mer. Mais cette usine, c’est aussi 500 emplois à la

clé, ce qui n’est pas rien dans un endroit comme Gardanne déjà marqué par le chômage.

Lorsque j’ai vu les photos de cette usine et ses boues rouges, j’ai trouvé ça très frappant

en termes cinématographiques. J’ai transposé mon histoire dans ce type d’usine qui

existe aussi ailleurs dans le monde. Je me suis ensuite beaucoup documenté sur d’autres

histoires d’usines polluantes, d’autres destins de lanceurs d’alerte. Rouge n’est pas un

documentaire, c’est une fiction, librement inspirée de différents faits réels.

 

Rouge a cette qualité du cinéma américain qui consiste à traiter une question politique

ou sociétale des personnages, et de savoir incarner des idées par de la fiction.

 

Je suis comédien, donc je m’intéresse avant tout aux acteurs, aux personnages. Je pars

d’idées mais très vite je travaille à les incarner. Je cherche comment vont réagir les

personnages, quelles seront leurs interactions, les situations…

Je suis issu d’un milieu populaire et je n’ai pas eu de formation théorique en cinéma.

J’ai vécu dans le milieu ouvrier, j’ai fait des grèves et des blocages d’usines avec mon

père, délégué syndical et ma mère, syndicaliste dans l’enseignement. Je m’en suis servi

pour Rouge. Ce film porte une dimension autobiographique. Les usines qui polluent,

qui ferment, les ouvriers qui doivent déménager du jour au lendemain, le chômage, les

3/8, on a vécu tout ça. Mon père est parti à la retraite à cause d’un accident du travail,

certains de ses amis sont morts de l’amiante… Je n’ai pas fait Rouge en enquêtant de

loin sur la condition ouvrière, c’est du vécu.

 

 

Slimane, joué par Sami Bouajila, est un personnage intéressant parce qu’il est

complexe : un homme sympathique qui commet des actions répréhensibles.

 

Il se bat mais sans maîtriser la finalité de son combat. Il croit se battre pour ses

collègues, pour sa ville, alors qu’il subit ce que lui dicte l’usine. Dans mes films, il n’y a

jamais de « méchants » ou de « gentils » tout d’un bloc, seulement des personnages qui

ont chacun leurs raisons. C’est important de ne pas donner au spectateur des réponses

toutes faites. Moi-même, je n’ai pas réponse à tout. Lutter contre la pollution, bien

sûr, mais quand les ouvriers de Gardanne disent qu’il faut leur laisser du temps pour

trouver des solutions, on doit les entendre. De même qu’il faut entendre le député du

coin qui dit que ce serait une catastrophe sociale de fermer brutalement l’usine. Les

syndicats commencent désormais à réfléchir la sauvegarde de l’emploi au regard des

impératifs écologiques. J’aime bien partir du principe que les gens sont de bonne foi,

y compris quand ils prennent des décisions qui peuvent sembler mauvaises.

 

 

La relation père-fille entre Slimane et Nour est très belle, pleine de complexité et de

contradictions. Comment l’avez-vous appréhendée ?

 

Il y a beaucoup de « coming of age movies », mais ce que je trouve plus fort encore, c’est

quand les parents se rendent compte que leurs enfants sont des adultes, autonomes,

qui pensent par eux-mêmes, qu’une confrontation entre adultes est possible. Nour est

partie travailler comme infirmière dans une autre ville, elle a involontairement causé

la mort d’une patiente, elle revient dans sa famille marquée par ça. Elle est vraiment

devenue adulte, mais son père la voit toujours comme sa petite fille. Il ne se rend pas

compte qu’elle a son propre point de vue, et souvent au cours du film, il lui dit « Tu ne

comprends pas ». Mais elle comprend très bien. Elle respecte beaucoup son père pour

son travail, son rôle de syndicaliste, mais elle se rend compte qu’il a aussi un aspect

plus sombre. C’est très dur pour elle de voir que son père est lâche, même s’il est lâche

malgré lui et ne veut pas se l’avouer. Il finira par basculer du côté de sa fille et par agir.

Cet aspect est important, parce que je pense que les jeunes sont là pour pousser la

génération d’au-dessus à agir, car ce sont les cinquantenaires qui détiennent le pouvoir

et c’est à eux qu’il revient de faire les changements. Dès maintenant.

 

 

Slimane ne veut pas faire de vague alors que Nour est décidée à agir quitte à bousculer

l’ordre des choses. Leur divergence est-elle aussi générationnelle ?

 

Nour, au départ, n’est pas forcément prête à s’engager. Mais elle est une fille de son

époque, une époque où on se dit qu’il faut arrêter de fermer les yeux. Elle se dit juste,

« Je ne veux pas qu’on me mente, et je veux encore moins que mon père me mente ».

Et sa prise de parole, son engagement, reflète surtout une évolution sur le plan des

rapports homme-femme. Slimane est un père paternaliste. La soeur aînée de Nour

accepte aussi ce rapport patriarcal, elle dit à Nour « laisse faire papa, laisse faire les

hommes ». Mais Nour c’est une Antigone moderne. Elle refuse cet état des choses,

elle pense à juste titre qu’elle a son mot à dire. L’engagement de Nour se situe là,

dans cette prise de parole des femmes, mais ce n’est pas lié à ses origines. Alors que

chez Slimane, c’est bien sa double condition d’ouvrier et de Maghrébin qui l’a incité à

fermer sa bouche. Nour est infirmière, et dans son métier aussi les médecins lui font

la leçon, et c’est intéressant qu’une infirmière prenne la parole. Souvent, les lanceurs

d’alerte occupent des petits postes, ouvrier, intérimaire, informaticien, ce ne sont

pas des cadres supérieurs. Rouge dit qu’à n’importe quelle place hiérarchique dans la

société, on peut donner de la voix, dénoncer une injustice.

Le personnage joué par Céline Sallette incarne aussi une nouvelle génération de

journalistes indépendants qui enquêtent sérieusement, ne lâchent rien, se battent

pour dénoncer les abus, les dérives. Ils font un travail profond, éthique, et très utile

pour l’intérêt général. Il y a une solidarité naturelle entre ces deux jeunes femmes,

elles se complètent : elles font alliance et c’est très important.

 

Slimane et Nour sont d’origine maghrébine mais cet aspect n’est pas du tout

problématisé dans le film.

 

 

Pour moi, c’est important qu’ils s’appellent Slimane et Nour, mais c’est tout aussi 

important qu’aucun signe extérieur ne les signale comme maghrébins ou musulmans.

Dans les usines et chez les infirmières, il y a beaucoup de Maghrébins, donc mes

personnages sont tout à fait crédibles sur ce plan-là, mais ils ne portent pas de

marqueurs de leur origine. Dans une séquence de mariage, on voit une grand-mère

en habit traditionnel : on sait que c’est une famille maghrébine mais sans aucune

ostentation. C’est important parce que je suis moi-même d’origine maghrébine mais

je suis né en France, j’ai toujours vécu là, je parle peu arabe… J’ai grandi en Savoie et

quand on me demande mon origine, je réponds toujours très naturellement que je suis

savoyard. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir des racines arabes, de la famille en Algérie.

Mes personnages sont infirmière ou délégué syndical avant d’être maghrébins. Ce qui

est malheureux, c’est qu’en 2020, il faille encore montrer que les Maghrébins ne sont

pas là pour bouffer le pain des Français.

 

Slimane travaille pour nourrir sa famille, Nour travaille par vocation. Rouge est-il 

aussi un film sur le travail, sur le sens ou la perte de sens qu’il revêt ?

 

Le travail reste le centre de notre vie, même si on a une famille, des congés, des loisirs.

Comment on utilise nos compétences, comment on rend quelque chose à la société est

très important. J’ai fait une école de commerce puis travaillé deux ans dans la publicité 

mais je me suis rendu compte que je n’avais pas envie de vendre des shampoings toute

ma vie. Je suis donc devenu comédien, puis auteur-réalisateur, j’ai choisi un métier où

je pouvais m’exprimer. Ça a parfois été dur financièrement mais je suis très heureux

de mes choix et je ne reviendrais en arrière pour rien au monde.

Dans Rouge , les personnages les plus jeunes ont choisi leur métier pour jouer un rôle

positif dans la société, c’est clair. Slimane, lui, n’a pas eu le choix. Mon père non plus.

Il est toujours resté ouvrier parce qu’il n’avait pas fait d’études, et il nous répétait que

le plus important était de faire des études pour ensuite avoir le choix. Choisir son

métier, sa vie, avoir un travail qui a du sens, c’est très important.

 

Quand Slimane dit « nous, on n’avait pas la parole », cette phrase résume-t-elle sa

situation, sa vie ?

 

Oui. C’est difficile d’être délégué syndical : on donne sa vie pour les autres travailleurs,

on s’engage pour défendre son emploi et donc son entreprise, mais on est sans cesse

menacé, on ne peut pas être viré mais on peut être placardisé. Et c’est encore plus

difficile pour un immigré. Ça n’a pas été facile pour mon père, aussi parce qu’il était

arabe, qu’il a subi le racisme à tous les niveaux, et qu’il n’avait pas forcément une

bonne maîtrise de la langue ou l’instruction nécessaire.

 

 

 

Découvrez ci-dessous la bande-annonce de ROUGE, en salles le 25 novembre prochain.

 

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